Le film renié d’Ingmar Bergman

Hier soir, pour changer, je suis allé à la Cinémathèque.

J’ai une méthode assez simple pour choisir les films que je vais voir dans ce refuge cosy : je suis à la recherche de curiosités, de films difficiles à visionner autrement. Alors, dans le cadre des rétrospectives, en général, je vais sur la page IMDb de la personne concernée, je regarde ses œuvres classées par nombre de votes et je tape dans le bas du tableau.

C’est ainsi que j’ai innocemment mis les pieds dans Cela ne se produirait pas ici d’Ingmar Bergman.

Je ne savais rien du film si ce n’est qu’il s’agissait d’un film d’espionnage dont l’allure avait l’air plus  « commerciale » que les réalisations habituelles du maître suédois.

La séance est précédée d’une présentation et on nous annonce que nous allons voir un film rare dont la diffusion n’a été autorisée par l’Institut du film suédois et la famille Bergman qu’à la condition que celle-ci soit dûment contextualisée. Le film n’a d’ailleurs été restauré qu’en 2017 et ce n’est que la troisième fois dans le monde que cette version est projetée.

Car voilà : Bergman déteste ce film !

La promesse d’une expérience de cinéma inhabituelle méritant d’être partagée…

Le film, qui date de 1950, est adapté d’un roman populaire à l’époque. Il traite de réfugiés d’un pays imaginaire, Liquidatzia, qui sont traqués jusqu’en Suède par des agents de leur patrie d’origine. On comprend assez vite que Liquidatzia n’est ici qu’un avatar de l’U.R.S.S.

Retour au monde réel : la Suède est agitée par des mouvements de grève. Ingmar Bergman est alors obligé d’accepter cette adaptation comme projet de commande (ainsi que la réalisation d’une pub pour du savon !). La production recrute à bas coût des figurants issus des pays baltes, vivant sous le joug soviétique. Bergman est révolté que l’on exploite ainsi des personnes dont la condition est sensée être dénoncée par le film.

Par ailleurs, l’actrice principale, Signe Hasso, qui fait un retour triomphal des États-Unis, est malade. Bref, le tournage ne part pas dans les meilleures conditions. Il est d’ailleurs rapidement bouclé.

La lumière s’éteint, le film commence. L’image est assez belle. Elle est signée Gunnar Fischer, dont c’est la première collaboration avec Bergman en tant que directeur photo (il œuvrera ensuite sur Le Septième Sceau et Les Fraises sauvages entre autres). Mais à part ça, on dirait que c’est David Goodenough qui  est aux manettes : le montage est plan-plan (des fondus, des fondus et encore des fondus) et la mise en scène paraît fainéante à l’extrême (situations caricaturales à gogo).

Et puis…

Et puis le miracle. À un moment, alors que des agents torturent un quidam dans un appartement et couvrent leur méfait en poussant le volume de la musique, des voisins se plaignent au concierge du tapage nocturne. Le concierge monte, tape à la porte, demande aux agents de baisser le son, ne comprend pas ce qu’il se trame et se fait rabrouer sans même un mot. Je me dis : « Mais qu’est-ce que c’est que ce film dont l’intrigue ne tient qu’à cause de la politesse excessive des Suédois ? ».

Puis, le film prend un tour de plus en plus étrange… Un policier se fait casser la figure par des agents. Encore une fois, le volume de la musique à été poussé à fond. Un voisin vient se plaindre du bruit et traite le pauvre hère d’alcoolique. S’ensuit une course-poursuite en voiture où le policier part à la recherche de ses agresseurs. Elle est parsemée de gags à la Laurel Hardy alors que jusqu’ici, le ton du film était très sérieux.

On bascule sur une institutrice en sortie scolaire qui raconte à des enfants que la statue du roi de Suède est un lieu pour les gens plongés dans le doute. La caméra se déplace vers les policiers qui ont perdu leur cible : encore un gag.

Le scénario commence à ne plus avoir ni queue ni tête et les courses-poursuites s’enchaînent sans plus aucune raison. L’héroïne est molestée dans la voiture des agents de Liquidatzia. Un pneu éclate. La foule se masse autour du véhicule. L’héroïne hurle et se débat. La foule observe et l’air de rien, une femme dit :  « Oh la, n’est-ce pas triste de voir une jeune femme comme ça sous l’empire de l’alcool ? ».

Puis c’est au tour de l’un des agents étrangers, accusé de trahison par ses complices de s’enfuir. Il monte sur une grue portuaire et est pris au piège. Il se jette dans le vide dans ce qui est sans doute le suicide de mannequin en mousse le plus ridicule de l’histoire du cinéma (et pour j’ai vu A Gnome Named Gnorm qui avait placé la barre très très haut !). Les badauds s’agglutinent à côté du corps et l’observe sans réagir.

Ma théorie, c’est que Bergman se livre ici – in extremis – à une critique virulente et burlesque de l’attitude passive de la société suédoise pendant la Guerre froide.

Le film se termine, la lumière se rallume et les spectateurs sont bouillants. Pourtant, les spectateurs de la Cinémathèque, ce sont ces gens calmes qui lisent des livres compliqués en attendant que la séance commence. Là, les échanges fusent entre les jeunes étudiants en cinéma et les cinéphiles vieux de la vieille !

« À part l’image, rien à sauver ! »

« Eh bien moi, j’ai bien aimé. J’ai trouvé ça drôle. »

« Je n’ai rien compris à l’histoire… »

« C’est moi où ce film est un gros troll ?  »

Cela ne se produirait pas ici n’est sans doute pas un bon film dans le sens où il abandonne son projet en cours de route et trompe sur la marchandise. Sa dimension parodique n’arrive presque que par dépit dans le dernier tiers (contrairement à des œuvres engagées comme Alexandre Nevski ou Starship Troopers). On pourrait même le qualifier de nanar.

J’ai trouvé pour ma part le film hilarant par moment. Je riais de bon cœur à la malice de Bergman. Mais les rires de la salles étaient épars et de natures bien différentes, parfois moqueurs ou un peu emprunts de désespoir.

En tout cas, ce qui est sûr, c’est que le film est un objet de débat pour cinéphiles curieux qui méritait bien une séance dans ce prestigieux temple du cinéma !

Et c’est pour ce genre d’expérience que je retournerai dès demain à la Cinémathèque.

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