Gemini Man comme émancipation du désir

Si on regarde distraitement la promotion de Gemini Man, que voit-on ? Un gimmick (Will Smith rajeunit numériquement) ou un énième blockbuster d’action enfermé dans une recette censée plaire au marché chinois ? On se demande du coup ce qu’Ang Lee est allé faire dans cette galère…

Puis on comprend, sur la forme, que ce film est un prétexte pour lui permettre de continuer à explorer le relief HFR comme dans son précédent film Un jour dans la vie de Billy Lynn. Mais n’y a-t-il que la forme qui l’a intéressé dans ce projet ? Ang Lee l’a prouvé avec Hulk, il n’est pas homme à honorer des commandes sans essayer insuffler ses propres thèmes et sa vision.

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En découvrant le film, certaines scènes ne manquent pas interroger voire de mettre mal à l’aise. Certaines critiques ont mis ça sur le compte de la nanardise mais s’il y avait méprise : et si Gemini Man était plutôt un opus dans la lignée de Garçon d’honneur ou du Secret de Brokeback Moutain, une interrogation sur le désir ?

Mémo : personnages

  • Henry (Will Smith) – Le héros
  • Clay (Clive Owen) – L’antagoniste
  • Junior (Will Smith) – Le double du héros
  • Danny (Mary Elizabeth Winstead) – L’équipière
  • Baron (Benedict Wong) – L’homme de confiance
  • Jack (Douglas Hodge) – L’élément déclencheur
  • Patterson (Ralph Brown) – Le contact de la D.I.A.

Déroulé du film

  • Henry est le meilleur tueur à gages et travaille pour un service de sécurité intérieure : la D.I.A. Il abat à distance un terroriste dans un train lancé à pleine vitesse.
  • Henry prend sa retraite au bord de la mer. Jack prend contact avec lui pour l’informer qu’en réalité, sa cible n’était pas un terroriste.
  • Hnery se rend compte qu’il est surveillé par Danny, agente de la D.I.A., et la confond.
  • La D.I.A. fait assassiner Jack, tente de tuer Henry et Danny qui parviennent à s’enfuir avec Baron.
  • L’équipe se cache à Carthagène (Colombie) mais la D.I.A. parvient à les tracer et envoie un tueur à leurs trousses : Junior, qui ressemble à Henry quand il était jeune.
  • L’équipe part pour la Hongrie pour rencontrer la source de Jack. Ils découvrent que Junior est en fait le clone de Henry. La source leur apprend que ce projet est l’œuvre de Clay (de l’organisation Gemini), ancien formateur de Henry.
  • Henry et Junior se battent dans les catacombes de Budapest.
  • L’équipe revient aux États-Unis pour stopper les méfaits de Clay. Junior trahit Clay (qui l’a élevé) et rejoint l’équipe. Baron est tué.
  • L’équipe affronte des soldats de Gemini. Un super-soldat fait son apparition, il est tué par Henry et Junior : il s’agit d’un autre clone de Henry, insensible à la douleur.
  • Junior veut tuer Clay. Henry le tue à sa place.
  • Junior commence une nouvelle vie à l’université sous une nouvelle identité.

Première lecture

Henry est un tueur à gages. Il se met en retraite, car il dit avoir « honte de se regarder dans la glace ». Junior n’est pas tant son clone que son double : il a les mêmes techniques de combat, les mêmes centres d’intérêt, les mêmes failles émotionnelles. Il représente la partie sensible d’Henry. Le second clone, insensible à la douleur, représente la part sombre et froide de Henry.

Au fil du film, Henry parvient à se reconnecter avec sa sensibilité et à laisser derrière lui sa violence. Son retour à la vie est illustré par la nouvelle vie de Junior.

Tropes et symboles sexuels

  • Questionné par Danny sur ses conquêtes amoureuses, Henry évite la question.
  • Fait rare dans ce type de blockbuster, Danny n’est à aucun moment le love interest du héros. Elle suggère lors d’une scène qu’il la trouve attirante et celui-ci répond que non.
  • Jack reçoit Henry sur son yacht où il est en compagnie d’une femme beaucoup plus jeune que lui « pour rattraper le temps perdu ».
  • Danny explique avoir été dérangée par la promiscuité avec les hommes lors de sa formation. Henry renchérit en disant qu’il a connu une plus grande promiscuité avec ses frères d’armes en Somalie (le casernement est très présent dans les représentations des fantasmes gays).
  • Henry est susceptible sur son âge, il dit qu’il a 50 ans alors qu’il a 51 ans. Le pinaillage sur l’âge est un trope gay (cf. Queer as Folk US 1×11 sur le 30ème anniversaire de l’un des personnages).
  • Henry est un « tireur d’élite », un expert des armes à feu, symboles phalliques.
  • La rencontre avec la source en Hongrie se déroule aux thermes Széchenyi. Les bains publics sont très présents dans les représentations de la culture gay.
  • La virginité tardive de Henry et Junior est insinuée.
  • Junior est mal à l’aise quand Danny se déshabille devant lui.
  • L’équipière d’Henry a un nom d’homme : Danny.
  • Clay dit à Henry que Junior est un peu leur fils, « un mélange de toi et moi ».
  • Gemini signifie « Gémeaux », signe astrologique dont l’imagerie est utilisée dans la culture gay.

Seconde lecture

Il y a une scène dans le film qui paraît triviale, mais qui pourtant m’apparaît indiquer l’un des thèmes principaux du film qui va me permettre de tirer cette seconde lecture. Henry appelle son contact de la D.I.A., Patterson. Celui-ci est dans un lycée, apparemment convoqué par le principal à cause d’une bêtise que son fils a faite en cours. Patterson explique à Henry – qui vient d’échapper à la mort – qu’il n’a pas le temps de s’occuper de lui car il doit s’occuper de son fils. Ce sens des priorités tout relatif énerve Henry et semble indiquer un motif important pour le film, celui de la figure paternelle.

Henry évoque d’ailleurs dans le film « un père absent ».

La figure maternelle, quant à elle, est assez peu présente. On peut la voir évoquée à deux reprises :

  • Henry dit avoir été violenté par sa mère.
  • La directrice de la D.I.A. (trope de la patronne-mère, cf. Skyfall) n’a pas hésité à faire assassiner ses agents.

Par opposition, le père semble incarner un possible rempart.

Pour Henry, c’est Clay, l’antagoniste qui incarne cette figure paternelle.

  • Lors de son entrainement, Henry a été jeté à l’eau lesté de plombs par Clay. Il s’est noyé et son cœur s’est arrêté. Henry l’a ensuite remonté à la surface et redonné vie par défibrillation. Il est d’une certaine façon celui qui lui a donné la vie, plus que son père absent en tout cas.
  • Junior a été élevé par Henry. Il l’appelle papa (daddy). Leur relation est fusionnelle : Clay soigne Junior (voir image), Junior pleure dans les bras de Clay. Junior étant le double de Henry (plus qu’un simple clone comme je le disais plus haut), cela semble renforcer cette interprétation.

Mais cette figure paternelle semble être devenue menaçante. En quoi est-elle néfaste et pourquoi le héros doit-il s’en défaire ? Quel est lien avec les représentations du désir listées plus haut ?

En préparant ce billet, je suis tombé sur un article d’un docteur américain, Joe Kort, qui traite de ce qu’il appelle father hunger (« faim de père »). Il suggère qu’une relation père-fils toxique pourrait brouiller le désir, qu’un homme hétérosexuel pourrait engager des comportements homosexuels pour compenser cette relation. Il évoque aussi les abus sexuels dans l’enfance qui peuvent déclencher des comportements homosexuels (mais n’affectent pas l’orientation sexuelle en tant que telle).

Il propose que les fantasmes sont plus affectés par les peurs que par les désirs réels.

Je ne crois pas que l’objet du film soit de déterminer l’orientation sexuelle de Henry, de lui coller une étiquette mais au contraire d’illustrer la confusion de ses sentiments. Le film présente un chemin initiatique par lequel le héros confronte ses peurs et ses désirs pour comprendre leurs relations et ses aspirations réelles.

La question de la peur est d’ailleurs très présente dans le film. Henry dit à Danny que la peur est une « bonne chose, [qu’]elle permet de rester vigilant ». Il lui parle de sa peur de la noyade (qui vient d’un trauma d’enfance illustré dans une scène saisissante), se bat dans l’eau avec son double.

Un autre motif de peur dans le film, plus difficile à décrypter est celui de l’abeille. Henry tue une abeille au début du film devant Danny en expliquant qu’il y est allergique. Junior, qui est son double génétique, y est également allergique. Avant de changer de camp, Junior tire sur Henry dans une scène très étrange, car il ne tire pas une balle, mais du venin d’abeille. Henry fait un choc anaphylactique. Danny ne cesse de répéter à Junior « Pourquoi as-tu fait ça ? » comme une litanie. Junior décide finalement d’administrer un remède à Henry. C’est comme si Henry avait identifié et affronté une dernière étape avant d’aller « tuer le père », son ultime peur.

Une clef pour comprendre Ang Lee ?

Je ne crois pas qu’Ang Lee ait fait de coming out public et il a été marié à une femme. Il a pourtant réalisé les deux films à thème LGBT que j’ai cité en introduction. Ces films, s’ils ont connu un succès critique, ont aussi fait l’objet de reproches. Je pense à l’article The Problems With Ang Lee’s Gay Couple Films d’Andrew Emerson.

Dans Gemini Man, Ang Lee propose la confrontation des peurs et des désirs comme une quête inachevée – peut-être que Garçon d’honneur et Le Secret de Brokeback étaient-ils des bornes dans sa propre quête ?

En tout cas son film à le mérite de tisser des thèmes, peur / désir / figure du père, dans un blockbuster d’action, genre viriliste par excellence. C’est plutôt bien vu.

Et sinon, les bastons sont plutôt cools :o)